Je reprends un article récemment publié en novembre par Libération qui, pour une fois, parle de ces couples restés à quai...
Par Geneviève Delaisi de Parceval Psychanalyste et Jacques Milliez Obstétricien, professeur des universités
Il n’est pas de commentaires assez élogieux
pour célébrer les succès de l’assistance médicale à la procréation (la
fécondation in vitro, la FIV, avec ses embryons congelés ou le
diagnostic préimplantatoire) et ses enfants du miracle. Nul ne peut
contester qu’il s’agit là d’une brillante mutation de la biologie de la
reproduction de la fin du siècle dernier, et que Robert Edwards mérite
bien le prix Nobel de médecine qui lui fut attribué en 2010. Des images
largement diffusées d’embryons artificiellement fécondés, magnifiés par
le microscope, à celles de fœtus suçant leur pouce, en passant par les
naissances de bébés «éprouvette» aux parents rayonnants, tous les
ingrédients médiatiques ont été réunis pour faire chavirer les cœurs. La
philosophie a apporté son grain à moudre à propos de cet embryon
«nouveau», conçu hors du corps de la mère : est-ce un bébé potentiel ?
Est-ce son ADN humain qu’il faudrait respecter ? Ou s’agit-il d’un
simple amas de cellules ?
On aurait mauvaise grâce à briser le rêve, surtout en ces temps
incertains où les bonnes nouvelles n’abondent pas. Mais si, pour une
fois, on regardait quand même le revers de la médaille ? Il faut savoir
que, pour ce qui est de la FIV, le bonheur se mérite et parfois
durement. Les traitements d’induction de l’ovulation, la disponibilité
qu’ils exigent, les interminables trajets dans les embouteillages et/ou à
potron-minet, les arrêts de travail, la fatigue, la douleur, les
problèmes sexuels de couples dont la vie intime est entamée par les
investigations et traitements en tous genres, les sacrifices financiers…
tout cela a un coût. Et au bout du compte l’espérance, si légitime et
si fragile, à la fois force et leurre, mobilise une telle densité
d’énergie qu’elle prend de terribles coups de boutoir, sauf pour les
mieux armés, du fait des échecs pourtant prévisibles de ces traitements.
Au final, la réalité est rude : dans le domaine de la FIV, les échecs
surpassent largement les succès. Ce n’est pas une critique, mais une
information. Les dernières statistiques publiées par l’Agence de la
biomédecine indiquent que pour un total de 122 056 tentatives
d’assistance médicale à la procréation (AMP), toutes techniques
confondues, 20 657 enfants sont nés vivants en 2007. C’est beaucoup,
sans doute, mais ce taux de succès pose question car il ne dépasse pas
20% dans les meilleures indications (il est d’un sur cinq). Et on ne
peut que constater qu’en fin de parcours, 80% des patientes repartent
sans enfants. C’est loin, reconnaissons-le, d’être la panacée que l’on
met volontiers en exergue.
S’ajoute à tout cela - pour les femmes en premier lieu - la pression
du temps qui passe ; la fameuse horloge biologique tourne
implacablement. Or, en France, les tentatives d’AMP prises en charge par
l’assurance maladie sont au nombre de quatre, pas plus. Après 43 ans
les chances de grossesse, hors don d’ovocytes, rejoignent celles de la
fécondité naturelle, à savoir zéro ou presque, donc plus question d’AMP,
sauf recours à un don de gamètes. Or il y a trois ans d’attente en
France pour bénéficier d’un don d’ovocyte !
Ce n’est donc pas par hasard que des cliniques, à l’étranger, offrent
à prix d’or des ovocytes à des couples français, involontaires
«touristes» de la procréation, avec un taux de grossesse annoncé de 60%.
Chiffres un peu trop accrocheurs, à prendre avec précaution. Car ces
taux de fécondation et le nombre d’enfants nés vivants (à peu près trois
fois moindre) rejoignent en réalité les données connues, qui sont les
mêmes à peu près partout.
Loin de se définir par la fécondation, un début de grossesse après
une FIV ne commence en effet que quinze jours après le transfert de
l’embryon dans l’utérus, à la nidation. Et la vraie réussite ne se
mesure qu’au retour à la maison avec des bébés bien portants
. Le
succès consiste aussi à n’avoir qu’un ou deux bébés, mais pas plus.
Plus nombreux sont les embryons transférés dans l’utérus, plus
importantes sont les chances de grossesse, mais plus grands sont aussi
les risques de grossesses multiples. Il en résulte autant d’enfants
exposés aux possibles handicaps, éventuellement sévères, liés à la
prématurité. Avec parfois le terrible dilemme de la réduction
embryonnaire : en éliminant in utero les embryons «en trop», celle-ci
permet de n’en garder que le «juste» nombre ; lesquels choisir alors ?
Et s’il n’en restait aucun, au bout du compte, à cause d’une fausse
couche provoquée par le geste de la «réduction» (horrible vocable…) ?
Sur ce point le taux de grossesses multiples des centres français
d’AMP - au-dessus de 15% - n’arrange pas le tableau. Chez nos voisins,
scandinaves, belges ou britanniques, la politique est de ne transférer -
sauf exception - qu’un seul embryon, ce qui a permis de ne pas dépasser
l’incidence naturelle des grossesses multiples. C’est moins glamour,
mais beaucoup plus prudent.
Si l’on regarde bien de l’autre côté du miroir, force est de
s’interroger : combien de laissés-pour-compte, combien de ruptures de
couples durant l’AMP ? Comment panser les blessures narcissiques des
patients pris dans ce maelström médical ? Ceux qui sont restés au bord
de la route ont le sentiment d’être les mauvais élèves de l’AMP.
«Nous sommes de mauvaises répondeuses», disent souvent les femmes ! Comment les aider à faire leur deuil d’un projet parental tellement investi ?
La récente loi de bioéthique du 7 juillet 2011 préconise le
renforcement de la prise en charge psychologique des couples traités par
AMP. Mais cela restera un vœu pieux tant qu’une aide concrète ne leur
sera pas proposée. Il est essentiel de fournir en premier lieu une
information correcte. Puis de proposer une prise en charge de l’angoisse
que ressentent les couples engagés dans ce parcours du combattant.
Faute de quoi, ces patients continueront de ressasser en boucle leur
échec ainsi que leur sentiment de dévalorisation et de culpabilité.
Alors que, on l’a vu, c’est souvent la technique elle-même qui est en
cause ! Sans vouloir brider ni briser l’engouement pro-FIV ni
démystifier la magie de l’éprouvette, le temps semble venu d’allumer
quelques clignotants de précaution pour s’éviter de trop cruelles
désillusions. Les cicatrices sont profondes quand, après la FIV, les
berceaux restent vides.